« Le premier dealer est toujours un pote »
Camel, animateur de Lover Pause, ne connaît pas de toxicomane heureux. Et il sait quau bout du compte, il y a une seule chose à affronter dans la vie. Cest la vie.
«Ici, on ne juge personne. Nous ne sommes pas des flics. » Avec deux autres personnes, Camel Guelloul, 32 ans, tient la permanence de Lover Pause, deux après-midi par semaine dans le pôle santé-environnement de Kerigonan, à Saint-Martin (Brest). Cest ici que des toxicomanes viennent échanger des seringues, mais aussi faire une halte, boire un café, laver le linge. Et, sils le souhaitent, se confier.
À travers son histoire, Camel, ex-toxicomane, fait le poids face à dautres toxicos. « Quand jai pris conscience que jétais au bout du rouleau, je suis allé voir Aides. Et là, jai rencontré des gens qui mont écouté. Sans me juger. Javais trouvé un espace où jexistais en dehors des produits. » Quelques années plus tard, Camel sest vu confier la permanence de Lover Pause. Précision : ce nom est le revers optimiste doverdose.
« Mes potes tombaient comme des mouches »
« Je suis ici parce que je men suis tiré et que je nai pas eu envie de voir mes potes tomber comme des mouches. Lover Pause existe avant tout pour réduire les risques. Il y a des seringues, des pailles, des aiguilles. En prime, on dialogue, on informe. In-for-mez-vous ! Cest essentiel. Car lignorance augmente la vulnérabilité. » Quand il va dans les écoles parler de la drogue, Camel est direct. Sans complaisance. Ce quil dit aux jeunes, sans ambages : « Les dealers ne sont pas ceux que vous croyez, les durs qui jouent dans les séries américaines. Généralement, il sagit dun bon pote qui deale pour se payer sa propre consommation. Le scénario est toujours un peu le même. Le pote, il te dit : cest génial, ce truc, tu verras, tu parleras mieux avec les filles, tout çà. On ne se méfie pas, dautant plus quil fait tout pour vous présenter le produit sous son meilleur jour. Jamais, il ne vous parlera des inconvénients. Et encore moins, du premier, du plus dangereux de tous, le risque de dépendance. »
Quand il va dans les écoles, Camel na quà raconter son histoire pour peut-être convaincre. Enfance dure. « À lécole, on me traitait de bâtard. Jentendais les autres parler de leurs vacances avec leurs parents. Moi, jétais à mille lieues de tout çà. Ladolescence ? Zappée. Jai perdu mon père à treize ans dans un accident de voiture. Il restait ma mère et mes trois surs. À quatorze ans, je suis devenu apprenti mécanicien auto. Pour rentrer de largent à la maison. Pour me remonter, jai vite tapé dans larmoire à pharmacie de la maison. Et puis je me suis aperçu que le whisky avec les médicaments, cela faisait encore plus deffet. Cétait le début de lescalade. Je me suis mis au shit. »
« La vie tournait, moi, je ne tournais plus »
« Plus les jours passaient, plus jen prenais. Jusquà dix à quinze grammes par jour, ce qui représentait une belle somme. Jétais devenu hyper compulsif avec le cannabis. Je prenais des bang, pour avoir un effet plus fort. Je prenais de lalcool aussi. À dix huit ans, jai fait un sevrage. Par la suite, cest ce qui se passe pour tout le monde, jai toujours recherché cette première sensation. Pour men rapprocher, jaugmentais sans cesse les doses. Et puis, au détour dun chemin, je suis tombé sur un produit quon appelait « la marron ». Cétait de lhéroïne, mais ce nest pas ainsi quon me lavait présenté. Il y a quinze ans, cétait tabou. Aujourdhui, on en trouve beaucoup plus, et cela coûte deux fois moins cher quà lépoque. Mes cinq grammes dhéro, je les prenais en trois jours
Je descendais, je descendais. Je me faisais peur. Jévitais les miroirs. Cétait plus simple. Jusquau jour où une prise de sang vient rendre la monnaie sous la forme de lhépatite B et lhépatite C. Jusque là, je me disais : moi ? Jarrête quand je veux ! Là, jai pris conscience. Pendant des années, je me disais : demain, jarrête. Mais la dépendance était là. Je voyais que la vie tournait, et que moi, je ne tournais plus. Dans le squat où jétais, nous étions huit héroïnomanes. Six sont morts : trois du sida, trois dune overdose. Le septième est malade du sida. » Cest cette réalité-là, brutale, que Camel livre aux jeunes. Il ny a pas besoin den rajouter quand la réalité dépasse la fiction. « Sur les huit que nous étions, je suis le seul qui tienne debout ». Les hépatites, il faut les surveiller comme le lait sur le feu, mais çà va. Camel est parfois fatigué. La note, il la aussi payée par la prison. « Quand il vous faut près de 150 euros par jour pour avoir votre dose, forcément, vous dérapez. »
« Si jai pu en convaincre un seul
»
« Voilà, je dis simplement aux jeunes ce qui mest arrivé. Et puis je leur pose deux questions. La première : Connaissez-vous quelquun qui aurait un vrai problème avec le cannabis ? Ils lèvent tous le doigt. Je leur dis que ce nest pas le produit qui fait le toxico, cest lusage. Je ne fais aucune distinction entre lhéroïne et lalcool. Deuxième question : Qui peut me dire ici que ce qui mest arrivé ne lui arrivera pas ? Et là, pas un doigt ne se lève. Je leur réponds : Ok, on sest compris. Excusez-moi davoir plombé lambiance. Deux mois après, Camel retourne les voir. « Je leur dis de noter, en quatre lignes, ce quils ont retenu de mon premier passage. Puis, je passe une seconde fois, un an après. Cest sûr, le message est imprimé dans le cerveau. Maintenant, quen feront-ils ? Nul ne le sait. Mais si jai pu, en leur parlant, convaincre une personne sur trente, je serai heureux. Si je peux empêcher un seul jeune de prendre ces produits, je naurais pas gâché ma vie. Cest pour le petit pourcentage qui sen sortira que je me lève chaque matin
Mon vécu de toxico nengage que moi. Mais depuis le temps que jen vois, à Lover Pause ou ailleurs, je laffirme en toute connaissance de cause : je nai jamais rencontré de toxicos heureux ». Mon constat aujourdhui est celui-ci : « Jai passé seize ans à essayer doublier ce que de toute façon, jai du affronter quand même au bout du compte : la vie. »
Monique Férec
Quatre produits à ne pas essayer
« Je dis aussi aux jeunes : il y a au moins quatre produits qui ne sessayent pas. Même une seule fois : lhéroïne, la cocaïne, le LSD, et lecstasy. Oui, lecstasy. Ce truc-là, cest la roulette russe. Huit cachets sur dix ne sont pas de lextasy, mais des produits totalement malsains, issus entre autres, des traitements vétérinaires
Ces produits, dentrée, sont des pièges. Fuyez ! »
« À Lover Pause, le règlement est clair. Pas de trafic, ni de violence. Lalcool est un problème. Certaines jeunes boivent énormément. Récemment, le lieu a dailleurs été fermé quelques jours à cause de cela il a rouvert depuis. Ici, les toxicomanes peuvent venir parler, chercher des solutions. Il ny a aucune obligation. Nous ne sommes pas là pour quils arrêtent, mais quils restent en vie. Mais ils savent quils peuvent parler. Il faut que cela vienne deux. Après le sevrage physique, il y a le sevrage psychologique. Plus long à se mettre en place. Il faut une certain force intérieure, ou une passion pour quelque chose. » Camel, pour sa part, a choisi les motos
Lover Pause est ouvert les lundis et vendredis après-midi, de 14 h 30 à 17 h 30. Tél. : 02 98 80 41 27. Camel nest pas seul. Son équipe comprend deux autres personnes. Le lieu est géré par Aides, avec le concours de la Ville de Brest, qui a son service santé environnement à proximité.