Hervé Moreau
« Je suis un marin dessinateur »
Pendant vingt ans, Hervé Moreau
a sillonné les mers du globe.
Aujourdhui, il se pose à terre pour sadonner
à son autre passion : le dessin.
Marin dessinateur, cest ainsi que se présente Hervé Moreau, un illustrateur atypique. Un baroudeur, la besace toujours à lépaule, au cas où il tomberait sur un lieu insolite à croquer. Un marin qui, depuis vingt ans, parcourt les mers du globe, passant aisément du convoyage à la pêche hauturière. Même si cest un artiste, il ne veut pas quon lappelle ainsi, souhaitant rester loin de limage parfois un peu pompeuse que lon donne à ce terme. « Je représente ce que je vois avec le trait qui mest propre. » Ces uvres sont bien plus que cela. Des dessins transpirant le vécu, à limage des illustrations marines. Ce nest pas pour rien.
Hervé Moreau baigne dans le dessin depuis son enfance du fait dun père professeur darts plastiques. « Pour moi, dessiner a toujours été un mode dexpression comme un autre », confie-t-il. Pourtant, après avoir suivi des cours dans une école darts appliqués à Paris, cest dans la voile quil décide de faire carrière, sans toutefois oublier son goût pour le crayon. Il commence par la planche à voile, puis est attiré par des flotteurs plus imposants, les bateaux croiseurs.
Moniteur de voile, avant de devenir skipper, il travaille aussi occasionnellement comme marin pêcheur. La mer est son élément. « Lorsque je partais pêcher la morue au large de lÉcosse, je faisais des esquisses, des caricatures mais sans conviction, pour passer le temps. » Les expériences marines, et pas des moindres se succèdent. Il barre la Belle Étoile lors de Brest 96, accompagne Jean Louis Étienne aux îles Spitsberg en 1999, navigue sur le Bel Espoir avec le père Jaouen. Il part aussi travailler sur une plate-forme pétrolière au large du Nigeria, convoie des navires aux Antilles.
Témoin de la vie maritime
À chaque voyage quil fait, il croque. « Cest un excellent moyen de rencontrer et déchanger avec les gens. Cest différent de la photographie. Quand tu dessines, tu te poses et les gens viennent vers toi, curieux de voir ce que tu es en train de représenter. » Ce quil dessine ce sont les coques de bateau, les cordages, des gros plans de poulies, des tâches de rouille (palettes à elles toutes seules) mais aussi les marins, ses collègues en action. « Je mattache à reproduire le moindre détail, car je connais par cur ces manuvres. Ces gestes je les ai moi aussi effectués. Je sais de quelle façon les mains doivent se positionner, quelle doit être la posture du marin. »
Le dessinateur y ajoute parfois des annotations, expliquant la technique utilisée, le geste du marin, quil fige sur papier, ou latmosphère qui règne sur un quai lors dune escale. « Quand je lis ces notes, jarrive à me rappeler la sensation que jai eue à cet instant précis. ça fait partie intégrante du dessin. » Ce sont pour Hervé Moreau des témoignages de la vie maritime. « Sur leau les rapports entre les gens et le degré démotion sont complètement différents de ceux vécus sur la terre. Cest ce que jaime dans ce milieu, tout est plus intense. »
Le pied à terre
Il aime laisser une trace de ces gestes quotidiens, qui pour les marins paraissent banals, mais qui pour nous, à terre, sont parfois fascinants. Depuis vingt ans dans le milieu marin, il est aussi le témoin dune vie économique déclinante notamment celle de la pêche. « Jai parfois la sensation que ce que je dessine est déjà en train de passer dans lHistoire. »
Petit à petit le dessin a pris le dessus sur la vie de marin. Depuis deux ans, Hervé Moreau sest remis sérieusement à travailler pour retrouver une technique perdue au fil des ans. « Comme disait Einstein, il y a 5 % de don et 95 % de travail », samuse à répéter lillustrateur. À force de remplir des pages blanches, il retrouve ses marques. Cest un il extérieur aujourdhui qui témoigne de la vie maritime. Le travail a payé, car il a été retenu pour exposer au dernier salon de la Marine à Paris, où il a reçu les encouragements de professionnels. De quoi motiver Hervé Moreau à travailler de plus belle.
« En tant que marin je nai jamais eu envie de me bloquer sur un support. » Lartiste fait de même. Sil est à laise dans les sujets marins, il nexclut aucun thème, aucune technique, senrichissant de tout. Et même si la mer lattire sans cesse, il sait parfois la quitter pour mieux la retrouver. Demeurant à Camaret, il aime régulièrement aller prendre lair parisien. « Quand je me promène sur la côte sans ne plus voir les tas de pois, il est temps que je men aille, pour redécouvrir sous un il neuf ces merveilles de la nature. » À Paris ce sont alors larchitecture et les toits se chevauchant qui linspirent.
Sans aller, bien loin cette fois-ci, cest un nouveau port quil a récemment découvert : Brest. Ce nest pourtant pas le port de commerce qui la dabord inspiré comme nombre dartistes, mais le centre-ville, et notamment la rue de Siam et les quartiers alentour. « On dit souvent que Brest est grise, froide mais pour moi cest un lieu dinspiration, très riche architecturalement. » Hervé Moreau aime les associations de formes rondes et rectilignes dans les bâtiments et les nombreuses perspectives voulues par les architectes de la reconstruction. Il réalise donc actuellement une sorte de carnet de route en collaboration avec Erwan Bargain qui signe les textes. Le marin a décidément posé le pied à terre, mais la mer nest jamais bien loin.
Émilie Chaussepied