Douarnenez mise sur la diversification
Face à la chute du tonnage sous criée, Douarnenez tente de simposer comme un port de débarquement pour les bateaux étrangers et immatriculés dans les autres ports cornouaillais. Lenjeu est de taille dans cette ville où la pêche et la conserverie restent des pôles demploi majeurs.
Le Damafram vient à peine daccoster que José Salaün se précipite sur les quais pour accueillir le patron et les hommes déquipage. Après quelques minutes, il revient satisfait et annonce aux quelques mareyeurs présents que le bateau franco-basque laissera 1,5 tonne de poissons sous la criée. Le reste de sa pêche sera acheminé, par la route, dans le pays basque. " Cest la première fois que ce bateau de larmement Pronaval débarque ici. Espérons quil sera satisfait des services rendus et quil reviendra ", confie le chef de la criée. Depuis quatre ans, les acteurs du port de pêche et les élus se démènent pour attirer dans la Baie de Douarnenez des bateaux étrangers ou immatriculés dans dautres ports français. " Cest loption choisie pour faire face à la chute de la vente sous criée et pour maintenir une réelle activité sur le port. Pour linstant, cest plutôt concluant ", estime Pascal Boccou, président de la commission municipale " pêche ".
La chute des tonnages a commencé avec la cessation dactivité de lArmement coopératif finistérien (10 navires de 38 m), au début des années 90. Les autres navires hauturiers ont peu à peu quitté le port douarneniste. Le nombre de bateaux côtiers a aussi sérieusement diminué. " La baisse des quantités débarquées a entraîné la baisse des prix et contraint les mareyeurs à acheter ailleurs
Et lactivité du port a ralenti ", résume Pascal Boccou, par ailleurs membre de lOrganisation des pêcheries de lOuest Bretagne. Pour enrayer ce déclin, professionnels et responsables politiques ont remobilisé le Conseil général, dont dépend le port, et la Chambre de commerce et dindustrie de Quimper qui en a la gestion. Ces contacts se sont alors traduits par larrivée de Jacky Ollivier (qui était également directeur de la criée du Guilvinec) à la tête du port, linformatisation de la criée, la poursuite de travaux, le rapprochement avec les autres ports cornouaillais
Remorqueur et slipway
Parallèlement, des contacts ont été établis avec des ports étrangers. Notamment celui de Celeiro, en Espagne. Résultat : le port douarneniste enregistre une soixantaine de débarquements de bateaux galiciens par an, depuis 2001. La pêche va directement en Espagne où elle est vendue. Lannée passée, des bateaux irlandais ont aussi fait halte à Douarnenez. " Enfin, sept bateaux de Furic et quatre de Dhellemmes débarquent ici mais vendent au Guilvinec essentiellement ", poursuit José Salaün. Ces bateaux génèrent toute une activité : dockers, avitaillement, réparations diverses
et sont soumis au paiement dune taxe assise sur la valeur. " Nous avons réellement une carte à jouer en matière de débarquement. Le port a de nombreux atouts, à commencer par sa situation géographique et son accessibilité quelle que soit la marée ", souligne Bruno Claquin, président du Comité local des pêches.
En termes dinfrastructures, le port présente aussi des points forts : 740 m de quais de stationnement, 500 m de quais de débarquement, un slipway pour des bateaux de 420 tonnes, 47 m de long et 9 m de large, un remorqueur, six grues
" Lannée prochaine, la CCI entreprend de nouveaux investissements : achat dun chariot élévateur, rénovation des armoires électriques et du réseau de distribution deau douce, mise aux normes du slipway et surtout réfection du 3e hall et du bâtiment administratif ", détaille José Salaün. Par ailleurs, la zone portuaire compte douze entreprises de mareyage, des entrepôts frigorifiques, des chantiers de réparation navale, des entreprises de mécanique, de froid, délectricité, les Affaires maritimes, une coopérative maritime
" Au total, cela représente 250 emplois. Auxquels, on rajoute les marins embarqués sur 10 hauturiers et 24 côtiers ", compte le chef de la criée. Ces équipements et services profitent aussi aux conserveries et surtout à lentreprise Makfroid. Cette dernière a fait venir (par cargos) plus de 15 000 tonnes de poisson bleu lannée dernière. Elle le prépare et le vend ensuite à des conserveries, dont celles de Douarnenez. Makfroid réexpédie aussi du poisson par cargos.
Au total, les débarquements hors-criée sélevaient à 20 700 t en 2003, contre 20 200 t en 2002, 17 500 t en 2001
Une progression constante " mais qui peut sarrêter assez brusquement. Nous faisons tout pour attirer les bateaux mais nous navons aucune prise sur la logique des groupes, des armements ", souligne avec amertume Pascal Boccou. Le tonnage sous criée a, quant à lui, un peu progressé pour sétablir à 4 000 tonnes (2,2 millions deuros en valeur) lannée dernière (essentiellement du poisson bleu). " Pour la première fois depuis quelques années, nous retrouvons un budget équilibré, confie soulagé Pascal Boccou. Mais il faut continuer à se battre pour maintenir une activité sur le port. Il ne faut fermer aucune porte. " Ainsi, le port souhaiterait développer le cabotage. Il offre en effet un accès très pratique pour les trafics dembarquement et de débarquement de marchandises. Autre piste envisagée : laccueil de paquebots.
Adèle Morlet
Une histoire riche et omniprésente
Les bateaux qui envahissent le port de Douarnenez vont sans aucun doute rappeler aux plus anciens de nombreux souvenirs. Quand le port abritait des centaines de sardiniers et quelques dizaines de conserveries, au début du siècle dernier. Les deux premières " confiseries de sardines " ont été créées en 1853 à Tréboul. Très vite, dautres établissements sont construits de part et dautre du port Rhu. Douarnenez en comptera jusquà 32. Ces conserveries sont alimentées en poissons bleus par des centaines de sardiniers qui pêchent dans la Baie. Lorsquau début du siècle dernier, les sardines viennent à manquer, quelques Douarnenistes quittent les côtes du Finistère pour celles de la Mauritanie. De cette lointaine contrée, ils ramènent de la langouste et sont alors appelés les Mauritaniens. Lhistoire maritime de la ville est aussi marquée par de très violents conflits : entre les bolincheurs des ports bigoudens et les sardiniers douarnenistes, entre les petites mains des conserveries et leurs patrons qui veulent introduire " le progrès "
La conserverie la plus vieille du monde
Depuis 151 ans, Chancerelle sadapte aux besoins du marché et défend son indépendance.
La conserverie Wenceslas Chancerelle a vu le jour en 1853, peu de temps après la découverte de lappertisation par le confiseur nantais Nicolas Appert. Ce sera dailleurs la première " friture " douarneniste à abandonner les anciennes presses pour développer linnovant procédé de conservation. A lépoque, comme aujourdhui, le produit vedette de la conserverie cest la sardine. Un poisson qui est toujours travaillé à lancienne. Les sardinières létêtent à la main, le rangent soigneusement dans la boîte, y versent un léger filet dhuile
Cest tout le savoir-faire de la conserverie.
Le maquereau est à peu près travaillé de la même façon. Lorsquil sagit de le préparer aux aromates, les ouvrières coupent les carottes, le citron, les oignons à la main avant de déposer les rondelles sur le poisson préalablement cuit au court-bouillon
Un travail à lancienne qui fait la réputation de la marque Connétable et qui a permis à la conserverie dêtre leader sur le marché de la sardine et la troisième entreprise française indépendante dans le domaine de la conserverie de poisson.
Actuellement lusine emploie, à Douarnenez, 325 salariés (dont 85 % de femmes). Elle produit 12 000 tonnes poissons équivalant à 61 millions de boîtes (dont 89 % concernent la sardine, le thon et le maquereau) pour un chiffre daffaires de 50 millions deuros (5 % à lexport : Espagne, Grande-Bretagne, Hollande, Japon, Allemagne). La sardine représentant 30 % des ventes, le thon blanc 22 %, lalbacore 14 %, le maquereau 12 %, les filets de sardines (de plus en plus tendance) 11 % et les autres produits (saumons, harengs, sprats, anchois, coquillages, crabes, foies de morue fumé
) 11 % également. Des produits quon trouve en grande et moyenne surface et dans les magasins spécialisés pour la sardine bio, sans sel, millésimée
Produit de haute qualité
Cent cinquante ans dactivité sans passer dans les mains dun groupe, cest plutôt rare et à Douarnenez seule la conserverie Chancerelle peut se targuer dêtre totalement indépendante. Les éclipses de la sardine, les guerres, la concurrence accrue au plan national, européen et même mondial, le passage obligé de la grande distribution nont pas réussi à faire chuter lentreprise, toujours familiale. Un secret de longévité qui doit tout à la devise de Robert Chancerelle : " Ne jamais croire que cest acquis, rien nest définitif. Il faut cultiver le doute, le doute et encore le doute ". Sadapter, trouver léquilibre entre la tradition, qui fait la réputation de la marque Connétable, et la modernité indispensable pour se maintenir sur le marché.
Son positionnement, Chancerelle lassure en fabriquant des produits de haute qualité et des recettes adaptées aux attentes des consommateurs. Face aux délocalisations dans les pays à faible coût de main-duvre, à la constitution de grands groupes, aux accords mondiaux du commerce qui menacent détendre lappellation " sardine " à des espèces qui nen sont pas, la conserverie a dû renforcer son image par des campagnes de pub, agrandir son usine et diversifier son activité. Dans cet esprit, elle a acquis en janvier 2003 la société Pointe de Penmarch et sest lancée il y a peu dans la fabrication de salades composées.
Françoise Join
Des Ets Hyacinthe Parmentier à Petit Navire
Propriété du groupe Heinz, Petit navire produit ses salades, mousses et rillettes à Douarnenez. Le reste de la gamme est fabriqué au Maroc, au Ghana
En 1883, vingt ans après larrivée de la famille Chancerelle, Hyacinthe Parmentier ouvre une conserverie moderne à Douarnenez. Usine qui sera rachetée, bien des années plus tard par la famille Paulet. Cest elle qui installera, en 1964, la conserverie sur la zone de Pouldavid, à lécart du centre-ville. Aujourdhui, létablissement appartient au groupe Heinz et travaille sous la marque Petit Navire. Essentiellement des salades préparées (marocaine, bretonne, mexicaine
) et des spécialités de thon cuit : mousses, rillettes, miettes. Des produits élaborés uniquement commercialisés sous la marque Petit Navire et fabriqués à Douarnenez. Ce qui nest plus le cas du thon et du maquereau pêchés aux Seychelles ou au Ghana et conditionnés dans les usines du groupe au Maroc, au Portugal, au Ghana, bien loin de Douarnenez.
La conserverie emploie aujourdhui 390 personnes, auxquelles peuvent sajouter (comme dans les autres conserveries) des intérimaires. Mais la saisonnalité du travail nest plus aussi appuyée que par le passé. A lannée, lusine traite en moyenne 4 000 tonnes de poisson, avec parfois des pics à 130 tonnes par jour. Reste des incertitudes sur lactivité de lusine qui pourrait très bien diminuer sur décision du groupe. Il a été question, un moment de délocaliser le centre de distribution à Moncontour, décision pour linstant en suspend. Si la destinée de lusine nest plus douarneniste, le groupe est tout de même attaché à la ville. Un attachement qui passe par le sponsoring de grandes manifestations nautiques comme le Grand prix Petit Navire (Dragon, planches, kitesurf
) ou du Défi Petit Navire qui aura lieu fin août. Ou encore en finançant la reconstruction, à lidentique, dun langoustier douarneniste.
F.J.