Jean-Luc Roudaut chante la tolérance
Huit albums, une quarantaine de concerts assurés chaque année dans toute la France... Jean-Luc Roudaut, 50 ans, veut transmettre par les textes qu'il écrit en français et en breton, ses messages sur le respect de l'autre, la protection de l'environnement et la survie de notre langue régionale.
«Petit, daprès mes parents, je chantais tout le temps, jétais un petit garçon joyeux », assure le chanteur pour sa défense. Lamour du breton et le besoin de contact avec les enfants le mènent dabord dans les écoles Diwan. Il enseigne à Brest, Bannalec et Quimperlé. « Je navais que des chants traditionnels à apprendre aux mômes, se souvient-il, alors jai commencé à écrire des chansons. » Incapable de lire une partition, et ayant appris seul à jouer de la guitare (un « trois-quatre accords » assurément convaincant !), lauteur séduit Yvon Étienne qui le prend sous son aile, mais pour soccuper de sa sono. Cétait lépoque du vinyle et des bandes, il y a plus de 25 ans : Jean-Luc Roudaut na alors pour tout bagage que des connaissances dans le domaine du son et de la vidéo, et lenvie de chanter et de partager.
Pour les enfants
Lun des premiers textes quil met en musique, cest Grande Terre de Gilles Servat. Les deux artistes, qui se côtoient régulièrement sur scène, mènent des combats similaires, par exemple sur linfluence de la chanson aujourdhui*. Dans Chantez la vie, lamour et la mort, lauteur de La blanche hermine clame que la chanson nest « ni prodige, ni facilité », et dénonce le phénomène de starisation (« pour vous rendre muets, on vous donne des stars »). « Cest mon métier, je suis payé pour ça, cest merveilleux quon me demande des autographes et quon achète mes disques ! » répond Jean-Luc Roudaut. Parfois catalogué en tant que chanteur pour enfants, son public privilégié, il assume : « Quand mes chansons sont jetées dans la rue ou sur les ondes, les gens en font ce quils veulent ! Les enfants sont sincères, dit-il, ils ne trichent pas : sils naiment pas, ils le font savoir. Et sils aiment
ils en parlent à leurs parents. »
En matière denvironnement, le chanteur veut parvenir à un apprentissage des valeurs, à un monde plus citoyen : « Les enfants sont les adultes de demain. On est allé trop loin dans le viol de la nature. Jespère quils oseront crier quon na pas le droit de la salir au nom du profit de quelques-uns, quils oseront taper sur la table quand un bateau pollue, bref, quils seront plus responsables que nous. » La préoccupation écologique ressort notamment en 1992, dans lalbum Meurlarjez (Carnaval en français) que Jean-Luc Roudaut édite sous le nom de groupe Rêves de gosse. Dans ce disque aux couleurs de la Bretagne et à la musicalité déjà très synthétique, Keruscun Blues fait lapologie du ciel bleu et des petits oiseaux (un peu à la manière de Pierre Perret dans Donnez-nous des jardins). Les gamins du quartier brestois signent le refrain :
Gardez votre béton
On veut voir le ciel bleu
Et avoir not' jardin
Comme salle de jeu
Le malaise des banlieues ? Notre intermittent du spectacle a un regard très critique sur la façon dont on en parle dans les médias. « Ce nest pas la réalité » dit-il. Il regrette aussi quon jette sans cesse la pierre aux enseignants. Depuis quatre ans, Jean-Luc Roudaut travaille dans le « 9.3 », comme on dit, à Montfermeil, dans la cité des Bosquets, un endroit où, selon lui, « on ne mettrait pas un chien à vivre ». « On voudrait que les gens y soient heureux, cest impossible ! » sexclame-t-il. Néanmoins, il avoue passer des moments fabuleux avec les petits turcs et les petits marocains. « Les parents et les professeurs font tout pour que leurs enfants sen sortent, respectent les autres, lance-t-il, admiratif. Sauf quau bout dun moment, la cité est plus forte ».
Lanimatrice de la radio RCF Rivages, Sylvie Bellec, avoue une grande tendresse à légard du chanteur de Plouguerneau quelle diffuse très souvent à lantenne. Si son fils Erwan, bientôt neuf ans, connaît toutes ses chansons, cest sans doute parce quelle lemmène très régulièrement aux concerts. « Jean-Luc est quelquun de chaleureux, dit-elle, qui communique beaucoup avec son public, et avec qui les enfants nont pas peur de monter sur scène. Il me fait penser à un gentil nounours quon a envie de prendre dans ses bras. Il est naturel, il faut le garder comme ça ! ».
Pour véhiculer ses idées, le « gentil nounours » est aussi passé chez les Verts, mais il ny est pas resté longtemps. Partisan dune « politique globale », il regrette que le parti ne soit pas parvenu à se mettre daccord avec la gauche pour réfléchir aux questions environnementales. « Si on est citoyen, lécologie coule de source, tempête le chanteur. Ce nest pas forcément à un parti écologiste de soccuper de ces problèmes-là. Par exemple, lassociation Greenpeace est un garde-fou par rapport à des choses que même les politiciens nosent pas dénoncer pour rester politiquement corrects. »
Le goût des autres
À Plouguerneau où il est né, et où il vit, Jean-Luc Roudaut se consacre à léducation de son quatrième enfant, Noah, venu au monde lan dernier. Le chanteur-compositeur pratique aussi la peinture, et la voile, sur un vieux Mousquetaire quil a retapé. Il donne de sa personne pour des concerts de charité, comme à Guipavas, pour aider les victimes du tsunami. Lappétit den apprendre plus sur les autres, de leur parler, de passer du temps avec eux prend naturellement le dessus. Lâge et la condition sociale nont évidemment aucune importance.
Ainsi, en 2004, Jean-Luc Roudaut a remisé sa guitare pour travailler sur lintergénération, caméra au poing. Il a immortalisé des scènes plus touchantes les unes que les autres, sur lapprentissage dinternet par des personnes âgées de la résidence Louise Le Roux à Brest. Leurs professeurs ? Des jeunes de moins de 16 ans en voie de marginalisation scolaire, du dispositif Relais Kerbonne. Lexpérience a abouti à la réalisation dun DVD de 26 minutes. « Disponibilité, écoute, exigence, création, esthétique, technique » : lenseignante Monique Argoualch ne tarit pas déloge sur le travail de Jean-Luc Roudaut. La tolérance fut, là encore, la ligne directrice du projet. « Je ne voulais pas en faire un film trop pleurnichard, car je ne supporte pas ça, dit le réalisateur. Jai mélangé moments touchants et rigolos ».
Sorti en octobre, le dernier disque de Jean-Luc Roudaut sintitule La ronde des zanimaux. Il présente une particularité : tous les titres sont en français, et certains sont danciennes compositions à lui, traduites du breton. On y retrouve 21 chansons, dont Laraignée Gipsy, Un, je lève le pouce, La polka des lapins, ainsi quune Ballade à Noah, son fils. Le chanteur de Plouguerneau prépare déjà son prochain CD qui sera cette fois tout en breton. La roue tourne : il a mis en musique des textes écrits par Armelle Creignou, enseignante chez Diwan à Brest. « Plus les enfants auront accès à la langue, mieux ça sera, scande Jean-Luc Roudaut. Il faut continuer à écrire des livres, à faire des films. Beaucoup de monde travaille grâce au breton. Je trouve bien quà lhôpital, on puisse discuter en breton avec des personnes âgées en fin de vie. Cest une belle façon de les accompagner ».
Et pour lavenir, que souhaiter à Jean-Luc Roudaut ? Certainement de suivre la voie que le destin lui a tracée. Car il fait des jaloux ! « Sa plume de pie, plume de paon, jaurais bien voulu lavoir écrite, celle-là ! » revendique Gilles Thoraval, chanteur breton bercé par le même univers.
Christophe Pluchon